Étrange Festival 2012 – Catégorie « Focus Ron Fricke » Farkas

Les années 1990 marquèrent l’avènement de Ron Fricke. Chef opérateur au talent fou, ayant opéré notamment sur Koyaanisqatsi, il signa avec Baraka un documentaire fabuleux aussi bien dans le traitement que dans le propos. Il y établissait avec brio les liens qui unissent les peuples, la foi qui fait vivre et vibrer notre monde. Filmant au même niveau les Hommes de tribus reculées et les populations les plus urbaines, la Terre prenait une allure éternelle et pourtant briguée et mise en danger par les agissements humains.
Presque 20 ans après Baraka, on était en droit de se demander si Ron Fricke allait proposer quelque chose de nouveau ici, une vision renouvellée de notre planète. Il nous offre ici un monument absolu, un dépassement de ce qu’il avait déjà entrepris. En 5 ans de tournage, l’équipe de Samsara a sillonné 25 pays pour tourner des images qui resteront forcément gravées dans nos esprits pour longtemps. Le film allie cette fois à l’extraordinaire beauté des images un constat absolument terrifiant sur l’état de la Terre et des agissements humains.
Ron Fricke continue avec Samsara le travail qu’il avait commencé avec Baraka, et place son film dans la continuité de ce qu’il avait instauré, avec toutefois un regard bien différent. Décrit comme un documentaire, il s’avère être à des années lumières au-dessus de tous ces reportages diffusés un peu partout : en n’usant d’aucune parole, d’aucun texte, il prolonge l’expérience d’un message qui se veut universel car accessible à tous. Rien que par la force des images et de la musique, il signe un film tout aussi puissant que le précédent, mais l’élan de foi proposé dans Baraka s’avère bien plus sombre.

© DR – Droits Réservés

S’il se veut être un film qui doit nous amener à forger une opinion personnelle sur ce qu’il nous est montré, l’on ressent tout de même derrière que la vision du monde selon Ron Fricke a bel et bien changée. En deux décennies, les comportements humains ont logiquement évolués, et pas forcément dans un sens noble. La société de consommation est ici filmée en accéléré, symbole d’une population qui ne prend plus son temps, qui se contente de s’observer.
Mais pourtant, rien ne le présente comme un film anticapitaliste ou écologiste. Le système est ainsi façonné, mais la population l’entraîne irrémédiablement vers sa chute. Cette décadence est ainsi parfaitement illustrée par la métaphore de ces moines tibétains passant toute leur journée à construire un mandala impressionnant, pour le faire s’envoler d’un revers de la main une fois terminé.
Construit comme une sorte de méditation de plus d’une heure et demie, Samsara est clairement une expérience comme on n’en voit peu au cinéma. Le film ne se contente pas d’observer des paysages, des portraits ou des regroupements de population, il sonde la vie qui anime chacun de ses éléments mis au-devant de la caméra. Et justement, cette vie, le réalisateur veut à tout prix nous montrer qu’elle manque de souffle ; fatiguée elle dirige notre espèce vers son extinction.
Montrant les vestiges d’anciennes civilisations, devenus aujourd’hui en grande partie des lieux touristiques, Fricke nous met face à l’évidence, l’humanité apparaît comme éphémère. Les humains, en particulier ceux chez qui tout doit aller vite, nous, n’ont jamais parus aussi fragiles qu’ici. L’Homme est un être absurde, et même s’il n’est rien face à l’immensité de cette nature filmée de manière transcendante, il provoque des dégâts monstrueux sur cette dernière, comme sur les pays du tiers-monde pour ne citer qu’eux. La société dite « évoluée » au sens technologique n’a jamais été aussi loin dans la bêtise, en n’essayant que de satisfaire son égo et se prouver des choses dont elle n’a pas besoin, elle précipite l’humanité vers sa disparition. Ces robots que l’on voit, aux visages troublants de ressemblance avec nous, et qui pourtant n’émettent aucun son si ce n’est des bruits de mécanique, seront peut-être les prochains qui nous survivront alors que cette société qu’il filme est, elle, de plus en plus mécanisée, réglée comme une horloge.
Fricke opère une sorte de suspension du temps qui passe lorsqu’il filme des paysages ou des Hommes en lesquels il figure avoir foi, comme pour s’attarder sur ce qui mérite d’être sauvé en ce monde, des choses à la beauté sidérante dont on ne mesure pas toujours la valeur. D’un autre côté, et c’est en cela que son propos change fondamentalement de ce qu’il nous montrait dans Baraka, il s’attarde cette fois en vitesse accélérée sur les populations grouillantes des grandes métropoles mondiales, où personne ne semble prendre le temps pour quoi que ce soit hormis sa satisfaction personnelle. Dès lors qu’il observe ces masses, une forme vertigineuse de normalisation se dégage, encore plus puissante lorsqu’elles sont accolées par le montage à des ouvriers travaillant à la chaîne dans des usines à la taille absolument disproportionnée, presque irréelle.

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Samsara évoque littéralement la roue de la vie en perpétuel mouvement, les cycles devant logiquement se renouveler. Jouant aussi sur cette expression, il évoque symboliquement la vie et la mort, à travers le baptême, acte religieux par excellence censé nous ouvrir les portes d’un monde nouveau après la mort. Sans cesse il soulignera les étapes de la vie pour mieux montrer à quel point elle vaut la peine d’être vécue, alors que les Hommes aujourd’hui ne pensent plus à la pérennité de leur espèce. Encore et toujours la vie, avec les religions, qu’il aborde chacune au même niveau, sans propos plus haut qu’un autre sur telle ou telle croyance. La foi ne semble plus suffisante pour sauver l’humanité, alors que la séquence tournant autour de la Mecque montre une masse indénombrable de fidèles semblant s’accrocher plus que jamais à ces cultes.
Ron Fricke veut dévoiler à notre espèce le monde qui nous entoure, faire voir à l’Homme plus loin que le bout de son nez, lui faire prendre conscience que chacun de ses actes engrange sa propre destruction, qui semble plus imminente que lorsqu’elle était alors moins présente dans Baraka. Ces loverboys exposés dans des vitrines, ces obèses qui se goinfrent de manière pathétique, une fillette américaine entourée de sa famille et arborant une arme à feu alors qu’un africain aux conditions de vie à l’opposé de cette dernière en porte aussi une, c’est le constat alarmant d’une humanité qui ne se respecte plus, qui a scellée son destin, parfois malgré elle, que l’on observe avec un effroi d’autant plus palpable que l’on se dit que l’on vit nous même dans ce monde, que ce n’est finalement pas une fiction, mais une réalité qu’on ignore ou qu’on n’ose pas regarder en face.
Le format pellicule 70mm utilisé pour Samsara, comme pour Baraka, est le meilleur choix qui puisse être pour un film comme celui-ci. Les détails extrêmement poussés sur chaque image, les couleurs flamboyantes donnent une ampleur considérable au traitement de la photographie du film. Un film qui pousse à ce point l’attention portée à son esthétisme ne peut être qu’un gage de qualité incontestable, et preuve en est l’émotion qui se dégage rien que par la force presque hypnotisante de  ses images.  Cette esthétique à couper le souffle couplée au propos pessimiste au plus haut point, est d’autant plus efficace et s’opère comme un véritable choc, dont on ressort bien évidemment bouleversé. Chaque plan est un chef d’œuvre, chaque image apporte un nouveau souffle mystique à cette œuvre qui, à l’image de Baraka dans les années 1990, s’inscrit immédiatement comme une merveille cinématographique.

Près de 20 ans après Baraka qui s’imposait déjà comme un monument, Ron Fricke a réussi à sonder un monde qui va de plus en plus mal. Malgré cela, la Nature toute puissante subsiste, et même si le portrait de l’humanité est d’un côté extrêmement sombre, une espérance minime subsiste dans les yeux du réalisateur, qui filme certains des plus beaux plans qu’il nous ait été donné de voir depuis bien longtemps, voir même depuis toujours. Difficile de trouver les qualificatifs pour décrire ce qui s’impose comme un monument immédiat.
Samsara est le plus beau film que l’on ait vu depuis bien des années, et qui risque de le rester pour les années à venir. Mais aussi et surtout le plus terrifiant.
Titre Français : Samsara
Titre Original : Samsara
Réalisation : Ron Fricke
Acteurs Principaux : /
Durée du film : 01h39
Scénario : Ron Fricke
Musique : Michael Stearns, Lisa Gerrard, Marcello De Fransisci
Photographie : Ron Fricke
Date de Sortie Française : 27 Mars 2013